Père Morel 15 mars 2020

Homélie du 3e dimanche de Carême (année A) – 15 mars 2020

Premier week-end de confinement ; messe retransmise sur Youtube

 

Qu'elle est belle la joie du Seigneur à la fin de cet évangile, lui qui voit s'approcher les gens du village qui descendent vers lui ! Ils viennent à sa rencontre à cause, ou grâce au témoignage de cette femme. Quelle est la joie de Jésus à la fin, sûrement, d'entendre ces gens du village dire : « ce n'est plus à cause de tes paroles que nous croyons mais parce que nous l'avons entendu, lui ».

Cette rencontre entre les gens du village et Jésus a été possible grâce à une femme, qui vient puiser de l'eau. L’évangéliste Saint Jean, réputé pour être un évangéliste qui regarde la profondeur du mystère et qui nous fait méditer sur la grandeur de Dieu, a pourtant laissé un petit détail au cœur de son texte : « laissant là sa cruche, elle part au village ». 

 

Un tout petit signe, presque insignifiant, est en quelque sorte le tournant de l'évangile que nous venons d'entendre. Car cette cruche, un simple objet, représente toute la soif de cette femme. Une soif bien matérielle qu'il lui faut apaiser, une soif qui, pour être apaisée, a obligé cette femme à mettre en œuvre un certain nombre de moyens. Et la cruche est un des moyens qu'elle utilise mais qui nécessite de sa part un vrai travail, une dépense d'énergie pour puiser de l'eau. La cruche est le moyen par lequel elle peut effectivement puiser cette eau matérielle qu'elle est venue chercher, et sans cet outil - et la femme le redit à Jésus - il est impossible de puiser, impossible d'apaiser sa soif, impossible de continuer à vivre. 

Or elle laisse là sa cruche. En effet le dialogue avec Jésus lui a permis de vivre un décalage en elle sans précédent. Par petites touches successives, Jésus l'a conduite à regarder sa soif véritable, non pas une soif d'eau matérielle d'abord, bien que ce soit vrai, mais plus profondément une soif de reconnaître qui est cet homme qui lui parle, une soif de cette eau que Jésus lui annonce, une eau qui libère : soif de vérité, dans la relecture de sa vie et une attente encore insatisfaite en elle, mais qui l'a conduite à une soif de vie. Dans ce chemin du dialogue que Jésus lui fait parcourir, elle a trouvé en elle-même la présence d'une source plus grandes encore, la présence du Christ. 

Déjà le livre de l'Exode, la première lecture que nous avons entendue, nous a présenté le rocher, le rocher source vive pour le peuple assoiffé dans le désert. Dans les méditations ultérieures ,ce rocher est bien particulier puisqu'il va suivre le peuple au cours de ses déplacements, manifestant ainsi que Dieu marche sans cesse avec son peuple. Lui qui, en Égypte, a entendu les cris, a vu la misère, la souffrance de son peuple, est venu le sauver pour marcher avec lui. Ce rocher devient ainsi l'image du Christ lui-même, qui donne chaque jour le signe de sa présence dans l’Eucharistie. Le Seigneur est notre rocher, c'est sur lui que nous pouvons construire. Alors n'oublions pas la question qui était évoquée à la fin du passage de l'Exode que nous venons de lire. Le nom qui est donné à ce lieu - Massa et Mériba - nous rappelle la mise à l'épreuve de Dieu par le peuple : « Le Seigneur est-il avec nous, oui ou non ? »

 

Certains d'entre vous se posent peut-être cette même question : le Seigneur est-il avec nous en ce temps que nous vivons ? La réponse nous est donnée : oui, il l'est. Il est ce rocher présent ; il est cette source d'eau vive que notre femme de Samarie accueille en elle : « Alors laissant sa cruche, elle part au village ». Elle a désormais en elle la source qui jaillit pour la vie éternelle, et cette source la pousse à aller vers les autres.

Car elle a découvert en elle qui elle est vraiment pour Dieu. Non pas une femme rejetée qui doit venir chercher l'eau à l'heure la plus chaude de la journée, mais un disciple qui écoute la parole, qui se laisse toucher, transformer, et qui devient pleinement intégré dans le peuple de Dieu, le disciple missionnaire. Elle a découvert en elle la satisfaction de ses attentes profondes : symboliquement Jésus lui rappelle qu’elle a eu six maris - cinq plus celui qu’elle a, qui n'est pas son mari – alors, symboliquement, elle accueille en Jésus le septième, en quelque sorte, chiffre de la plénitude. 

Alors en vérité avec elle, en vérité devant Dieu, elle entre dans l'acte de foi : elle n'a plus besoin de sa cruche. Elle a désormais en elle cette source jaillissant en vie éternelle que le Christ lui a révélée, et elle peut annoncer au village : « Voici un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ; ne serait-il pas le Christ ? » Cette source, elle n'a plus besoin d'aller vers elle, mais c'est une source qui la pousse, elle, la Samaritaine, à aller vers les autres ; c'est une source qui n’exige plus de dépense d'énergie pour puiser, mais une source qui, au contraire, donne de l'énergie pour aller la partager ; une source qui ne demande pas de moyens pour puiser car elle est en nous.

 

Alors, sur ce chemin de la femme de Samarie, qui rentre en elle-même pour trouver sa soif véritable et repartir transformée, nous aussi nous avons à relire les expériences que nous vivons dans ces jours où nous sommes. La soif de cette femme est une soif d'abord au premier degré, mais qui va la conduire à la soif qui est au fond d'elle-même ; laissons-nous interroger nous aussi sur nos soifs. 

Cette crise peut être l'occasion de nous interroger sur nos vrais besoins, sur la nécessité relative de bien des choses après lesquelles nous courons pourtant tout au long de l'année. Nous voici privés, empêchés de satisfaire nos désirs immédiats, que ce soit parfois dans le loisir, pour les questions de nourriture, le confort, ou la possession de biens matériels. 

Profitons de ces jours étranges pour remettre en perspective ce qui est l'essentiel et à préserver : la vie. Le virus vient nous percuter, et il nous oblige à regarder autrement ce qui est l'essentiel de toute vie en société, essentiel à chacune de nos existences. Les règles contraignantes qui s'appliquent aujourd'hui visent à nous faire grandir ensemble dans la protection des uns des autres, dans la protection de ce que chacun a de plus précieux, sa propre vie. Vie physique, vie de relation avec les autres. 

Alors laissons-nous interroger par ce qui nous gêne, par ce que dont nous sommes privés en ces jours bien particuliers. Nous sommes en partie confinés ; alors retrouvons au sein même de nos maisons la relation aux autres membres de la famille, aux personnes avec lesquelles nous vivons. Retrouvons l'attention aux autres dans le respect des consignes de précaution ; leur mise en œuvre est pour nous chrétiens le signe de l'amour du prochain que nous avons à vivre. 

C'est notre responsabilité que de mettre en œuvre ces consignes, non pas avec peur mais avec sérieux. C'est le signe de notre fidélité à Dieu, pour nos chrétiens, que de faire attention à ne pas nous contaminer. Il nous faut retrouver également l'attention aux plus petits, aux plus faibles. Paradoxalement cela ne sera pas forcément en allant les visiter, puisque cela nous est impossible, mais en retrouvant le contact par la prière, par un courrier, par un coup de téléphone, ou une autre manière de manifester notre attention. 

Et puis, nous sommes invités à rejoindre l'action de grâce de Jésus dans l'évangile par laquelle j'ai commencé cette homélie. Rejoindre l'action de grâce plus que le ressentiment ; action de grâce envers les soignants, pour tous ceux qui se donnent au service des autres, pour tous ceux qui vont continuer à être en contact avec des malades, avec des personnes qui peuvent présenter des risques ; action de grâce pour tous les personnels de l'Education Nationale qui vont se dévouer pour trouver de nouvelles manières d'enseigner ; pour tous ceux qui vont inventer de nouvelles manières de travailler ; action de grâce pour toutes les solidarité nouvelles qui vont se déployer… 

 

Alors laissons là nos soifs matérielles, parfois trop centrées sur nous-mêmes, pour accueillir en nous la source jaillissante en vie éternelle. Laissons-nous interroger humainement et en chrétiens sur ce qui fait vraiment le sens de notre existence ; regardons quelles sont nos soifs.

Et dans la perspective de Pâques, réentendons le Christ nous dire comme à cette femme : « Donne-moi à boire ». Le Christ lui-même qui sur la croix dira encore : « J'ai soif ». Accueillons en nous la soif de Dieu ; accueillons en nous la source d'eau vive qui répond à cette soif de Dieu, qui répond à nos soifs profondes ; accueillons en nous l'amour de Dieu qui s'exprime dans l’amour des autres. 

 

Père Yves Morel