Père Chollet le 8 octobre 2017

7 et 8 octobre 2017   St Jacques 18 h. et 11 h.

 

            Nous abordons aujourd’hui la troisième parabole tirée par Jésus du monde viticole. Comme la parabole des deux fils, elle se situe après l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem et elle prononcée par Jésus dans le temple, devant les autorités religieuses juives. Cependant, elle est tout-à-fait différente des deux autres et vire très rapidement à l’allégorie dramatique, bien qu’elle s’enracine dans la tradition poétique que nous rappelle le livre d’Isaïe, mais celui-ci n’est pas le seul livre biblique à donner une grande place à la vigne. Depuis Noé, le premier vigneron et ses mésaventures, les prophètes ont souvent utilisé l’image de la vigne. Époux et vigneron, le Dieu d’Israël est propriétaire d’une vigne qui est son peuple. Mais celui-ci ne porte pas souvent les fruits espérés. Osée, Jérémie ou Ézéchiel en sont témoins. Quant au «  chant de la vigne » dans le livre d’Isaïe, c’est une véritable élégie amoureuse, exprimant à la fois toute la tendresse du Seigneur pour son peuple (évoqué là encore par l’image du vignoble et ses plants de choix), tous les soins qu’il lui a prodigués et la profonde déception causée par l’ingratitude symbolisée par les raisins de mauvaise qualité. Le chant d’amour devient une parabole de jugement adressée pour les avertir aux responsables de Jérusalem et de Juda qui vivent dans le luxe et s’adonnent à l’idolâtrie plutôt que de chercher la volonté du Seigneur dans l’humilité.

            Privée de défense, la vigne sera dévastée, piétinée, elle reviendra à l’état de broussailles ; privée d’eau, -car le Seigneur dans sa colère ira jusqu’à interdire aux nuages de pleuvoir !- elle sera transformée en désert. La situation est-elle donc désespérée ? Sans doute pas, mais il faudra un retournement complet : seul le retour du droit et de la justice, signe d’une vraie conversion appuyée par les supplications du psalmiste permettra au Seigneur de reprendre son attitude bienveillante : »Dieu de l’univers, reviens ! (...) Visite cette vigne, protège-la (...) Jamais plus nous n’irons loin de toi. » Sommes-nous capables de faire nôtre cette humble prière ?

            Jésus commence son récit en évoquant une situation courante à son époque, celle d’un propriétaire qui ne réside pas dans son bien mais le confie à des fermiers et part au loin. Cependant rien ne se déroule comme prévu. Arrive le temps de la vendange, où le propriétaire est en droit de recevoir ses fruits, mais par trois fois les employés se dérobent à leurs obligations et trouvent le moyen d’accaparer le produit de la vendange par la violence envers les envoyés du maître. Cette violence va jusqu’au meurtre du fils du propriétaire envoyé en dernier ressort.

            Bien entendu, les lecteurs avertis de Matthieu à l’époque, et nous aujourd’hui, savons bien que les fruits en question ne se limitent pas à la production de raisin ! Ils symbolisent la conduite que Dieu attend de l’homme, c’est-à-dire de chacun d’entre nous, les preuves concrètes de conversion, les actes de bonté et de justice révélant la bonté du cœur et son adéquation à la volonté du Seigneur.

            De plus, comme toujours, il faut tenir compte de la date de rédaction définitive de l’évangile ; si Jésus et les autorités juives de l’époque se sont opposés frontalement (et rappelons que la parabole est située par Matthieu dans l’enceinte du Temple de Jérusalem), l’interprétation des éléments allégoriques revient évidemment à Matthieu et doit être mise en relation avec les événements historiques qui ont culminé avec la chute de Jérusalem.

            Pour honorer ses droits et se faire reconnaître comme le seul Dieu et créateur de l’univers, Dieu avait envoyé ses serviteurs, en l’occurrence, les prophètes. Mais ceux-ci ont été rarement entendus et pris au sérieux. Au contraire, ils ont été rejetés, maltraités, voire martyrisés. Les légendes extra-bibliques ont même souvent accentué cet aspect des choses ! Les versets 37-39 décrivent la crise décisive : Dieu a envoyé son Fils à Israël ; comme l’héritier jeté hors de la vigne et assassiné, Jésus a été crucifié « hors de la ville », selon la précision de l’Épître aux Hébreux. Mais cette tragédie n’est pas la fin de l’histoire. D’abord, le propriétaire fera périr les criminels, et les auditeurs chrétiens des années 80 songeaient sans doute à la terrible destruction de Jérusalem par les Romains en 70. En second lieu, le maître cède sa vigne à d’autres, dans lesquels ces mêmes auditeurs devaient se reconnaître. (Nous retrouvons ici la thématique des deux fils identifiés à deux groupes antagonistes, dans la parabole de dimanche dernier.)

            La conclusion de la parabole invite à tourner les yeux vers le Christ. En mettant dans la bouche de Jésus le psaume 117 (118), vv 22-23, par lequel la foule l’avait acclamé lors de son entrée à Jérusalem, l’auteur veut nous faire comprendre que Dieu avait prévu le rejet du Christ par les premiers bâtisseurs, mais aussi que celui-ci deviendrait la pierre d’angle d’un nouvel édifice, l’Église. Mais ce n’est pas encore le mot de la fin. Après l’échec d’Israël, dans la théologie de Matthieu, la responsabilité de la vigne du Seigneur incombe à une autre collectivité humaine (la traduction liturgique traduit par « nation » un terme grec assez vague ; il ne faut en tout cas pas donner à « nation » le sens précis qu’il a aujourd’hui) qui aura sa propre responsabilité. Il ne s’agit pas, comme on l’a pas parfois soutenu, d’une pure et simple substitution de l’Église à Israël. Ramassis de païens, de juifs, de publicains, de prostituées convertis (voir encore une fois la parabole des deux fils), ce nouveau groupe sera lui aussi soumis au jugement de Dieu en fonction des fruits qu’il sera capable de produire.

            Ce texte nous pourrait susciter en nous quelque découragement, puisqu’il nous fait prendre conscience de la difficulté qu’a l’humanité de répondre à la volonté de Dieu et à la mettre en pratique. Cette prise de conscience ne doit être qu’une étape. La suite, il faut la vivre dans l’esprit que décrit St Paul. « Ne soyez inquiets de rien », écrit l’Apôtre. Non pas « ne vous souciez de rien ni de personne, vivez dans votre tour d’ivoire, dans un splendide isolement et un parfait égoïsme... », mais « priez et suppliez tout en rendant grâce », c’est-à-dire sortez de vos enfermements pour donner à Dieu toute sa place dans votre existence. Et St Paul insiste en illustrant son propos par un petit code moral chrétien unique en son genre dans les Épîtres. L’énumération des termes provient des philosophes grecs, spécialement des stoïciens dont la morale était largement répandue à l’époque : « Tout ce qui est vrai et noble, etc. » Mais il ne s’agit pas de se couler dans la morale de tout le monde, encore faut-il la mettre en pratique dans un esprit chrétien. Que notre vie soit digne du Christ et qu’elle plaise à Dieu ! Que notre vie soit marquée par l’attachement à une personne, le Christ, et que notre foi s’exprime par l’amour qui agit. Que notre vie ne soit pas un simple humanisme, mais devienne une vie divine par notre incorporation dans la communion de l’Église. Si, à la suite de Paul, nous prenons le Christ comme modèle, alors le Dieu de la paix, cette paix rétablie par le sang du Christ, sera avec nous.

                                                                                                          AMEN !

Pierre Chollet