Père Chollet le 6 et 7 janvier 2018

6 et 7 janvier 2018. St Jacques 18 h., St Pierre 9 h.

 

 

            A Noël, nous étions conduits par la narration que fait St Luc de la naissance de Jésus dans son environnement local et international, destinée à souligner l’importance universelle de l’événement situé en un lieu bien particulier et signifiant d’abord par rapport à la tradition biblique. C’était d’autant plus nécessaire que bien sûr, la naissance de Jésus n’a pas été enregistrée au moment où elle a eu lieu, il n’y avait pas de reporter sur place ... De plus, St Luc insiste sur la gloire de Dieu et la paix apportée aux hommes par cette naissance. Avec St Matthieu, qui lui aussi veut traduire la portée mondiale de la venue au monde de l’enfant de Marie et de Joseph dans la ville de David, le climat est plus lourd et les implications politiques locales de l’événement forment l’arrière-plan du récit. En effet, Matthieu prend soin de préciser que la naissance de Jésus se situe à l’époque d’Hérode le Grand, en fait à la fin de son règne. Il est clair qu’une rivalité latente entre deux types de royauté est évoquée dès le début du texte, et l’on connaît la violence avec laquelle Hérode a régné, n’hésitant pas à mettre à mort ses opposants réels ou supposés, y compris les membres de sa famille. On comprend qu’il ait pu, après la visite des mages, être accusé d’avoir provoqué le massacre des enfants de Bethléem pour essayer d’éliminer celui en qui il croyait voir un rival potentiel.

            Le cadre politique dans lequel s’est déroulée la naissance de Jésus étant ainsi précisé, son sens profond et sa portée universelle sont traduits par deux éléments reliés l’un à l’autre : l’étoile, d’une part et les mages d’autre part, l’un et l’autre signes de l’importance de l’astrologie dans le monde antique, même si le judaïsme, en principe, ne lui reconnaît aucune valeur ni aucune légitimité. Dans l’Orient ancien païen, les astres étaient les signes des dieux et des rois. Le lien entre une étoile et un personnage au destin exceptionnel est bien attesté dans la prophétie du devin Balaam, au livre des Nombres, le quatrième livre du Pentateuque : »De Jacob monte une étoile, d’Israël se lève un sceptre. » Ce texte qui visait sans doute originellement David était médité à l’époque qui nous occupe comme une annonce de l’avènement du Messie. On comprend que Matthieu n’ait pas hésité à en tirer parti et à placer son récit sous la lumière de cette étoile mystérieuse...

            La réputation des mages, dans l’Ancien Testament (voir par exemple le livre de Daniel) n’est pas très reluisante, mais ici, dans l’évangile de Matthieu, ce sont eux qui tiennent le beau rôle. Selon l’évangéliste, ils viennent « d’Orient », sans plus de précision : est-ce l’Arabie, à laquelle fait songer la nature des présents (encens et myrrhe) qu’ils déposeront aux pieds de l’enfant, est-ce la Perse, dont le roi Cyrus, à l’époque du retour de l’exil à Babylone, avait laissé le souvenir d’un grand souverain ? Peu importe : il est en revanche significatif qu’éclairés par leur science plus qu’équivoque au yeux des Juifs, ces païens aient été capables de suivre le chemin que les responsables du peuple éclairé par la Bible n’avaient pas su emprunter. Il y a là évidemment de la part de Matthieu une leçon missionnaire : la Bonne Nouvelle est accueillie par des païens, aussi l’Église doit-elle non seulement travailler de toutes ses forces à l’annoncer, mais aussi s’efforcer de mettre en valeur tout ce qui peut baliser le chemin et servir de relais à l’évangélisation.

            Par ailleurs, le récit que fait Matthieu de cet événement veut nous transmettre un enseignement sur la personne et la mission du personnage central qui n’est autre que l’enfant Jésus, bien évidemment. C’est lui qui est la véritable étoile, on pourrait dire en cédant à l’anglicisme qu’il est la « star » ! Et Matthieu, bien loin de s’en tenir à un simple reportage, s’inscrit dans le genre des récits à portée catéchétique que connaissait la tradition juive, ce que l’on appelle un « midrash », c’est-à-dire une « leçon » qui réutilise et interprète les textes bibliques antérieurs.

            Revenons sur le personnage d’Hérode. Lui et tout Jérusalem s’émeuvent de l’arrivée inopinée des Orientaux à la recherche du »roi des Juifs. » La surprise et la crainte éprouvées par Hérode, ainsi que le massacre des enfants de Bethléem qui sera raconté ensuite renvoient à d’antiques traditions concernant la naissance de Moïse. Brodant librement sur le texte du livre de l’Exode, une légende racontait le rêve du Pharaon comprenant qu’un fils d’Israël allait détruire l’Égypte, aussi prend-il la décision de faire tuer tous les premiers-nés des esclaves hébreux. La référence aux légendes mosaïques permet à Matthieu d’établir un parallèle entre Moïse et Jésus et il y reviendra plusieurs fois ultérieurement. La mention des grands prêtres et des scribes autour d’Hérode n’est pas non plus sans anticiper les circonstances du procès et de la mort de Jésus.

            La prophétie de Michée, centrale dans le texte de l’évangile, renvoie à la question du v. 2 : »Où est le roi des Juif qui vient de naître ? » Par la voix des prêtres et des scribes, c’est en fait Matthieu qui répond avec sa manière tout-à-fait habituelle d’arranger les citations scripturaires : il cite le chapitre 5 de Michée, mais en y adjoignant un extrait du 2ème livre de Samuel, une promesse adressée à David : »c’est toi qui seras le berger d’Israël mon peuple. » Matthieu veut exalter l’humble Bethléem en face de l’orgueilleuse Jérusalem, comme lieu de naissance de celui qui sera le messie des humbles tout en soulignant son ascendance davidique ; il reprend ainsi ce qui a été déjà présenté dans la généalogie du chapitre 1 de l’évangile. Toutes ces touches symboliques, que je n’ai pas le temps d’exposer en détail font de l’épisode des Mages un évangile en raccourci : nouveau David issu de Bethléem, nouveau Moïse qui prêchera un jour sur la montagne, pasteur déjà rejeté par ceux qui railleront le Roi des Juifs, Jésus reçoit déjà l’avant-garde des peuples païens ; un jour pourra retentir l’ordre décisif : « Allez de toutes les nations, faites des disciples ! »

            C’est bien le message qu’a retenu St Paul, quand il écrit aux Éphésiens : »Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage. » Le mystère, selon St Paul, ce n’est pas ce qui serait incompréhensible, c’est le plan de salut concernant le monde et les hommes que Dieu conçoit et réalise. Ce plan de salut reflète l’amour et la bienveillance qu’il porte aux hommes et qui permettait aux anges, dans la nuit de Noël, de chanter « Gloire à Dieu et paix aux hommes qu’il aime. » Ce mystère, ce plan, ont été arrêtés par Dieu depuis la fondation du monde. Leur révélation et leur mise en œuvre sont l’épine dorsale de l’histoire sainte, c’est-à-dire de l’histoire de l’humanité  : annoncés jadis aux hommes de la première alliance, ils ont été réalisés pleinement en Jésus et manifestés dans la force de l’Esprit à ses témoins dans le monde qui sont les saints apôtres et prophètes. Dans l’esprit de l’évangile d’aujourd’hui, on pourrait s’exprimer ainsi : jadis, la révélation du mystère était réservée aux membres du peuple choisi, aujourd’hui, elle est destinée à tous les hommes. Les païens (représentés par les mages) aussi bien que les Juifs sont admis à l’héritage du royaume céleste et à la vie éternelle. Pour tous, le salut est fondé et donné dans le Christ Jésus. Pour tous ce salut est accessible dans la prédication et l’accueil de la Bonne Nouvelle. Mais l’universalisme de l’amour de Dieu qui n’exclut personne est l’occasion d’un redoutable défi pour ceux qui acceptent d’être ses témoins devant le monde entier : à cet universalisme de l’amour de Dieu doit correspondre l’universalisme de l’Église dont la mission est d’être un ferment d’unité dans un monde déchiré, divisé, déboussolé.

            Cette mission ne peut être assumée et vécue que dans la joie magnifiée par le prophète Isaïe, nous ne pourrons être disciples missionnaires que si notre cœur est prêt à se dilater et à frémir de joie en constatant l’abondance des dons du Seigneur et en accueillant son désir de rassembler tous les hommes en un seul corps. La mission est immense, mais la force de l’Esprit nous accompagne et nous soutient. Quoi de plus exaltant que de redécouvrir en ce début d’année la confiance que nous fait le Seigneur et la mission qu’il confie à notre faiblesse ! AMEN

 

                                                                                                          Pierre Chollet