Père Chollet le 4 février 2018

3-4 février 2018 St Jacques, 18 h., St Pierre 9 h., St Jacques 11h.

 

            « Annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. » Cette « formule-choc » de St Paul touche au cœur, je pense, chacun et chacune d’entre nous. Elle ne peut laisser personne indifférent, elle nous renvoie à notre mission si nous ne voulons pas nous contenter de rester des chrétiens consommateurs, mais avons le désir de devenir des « disciples-missionnaires », suivant l’expression que vous avez souvent entendue. Comment la prendre vraiment au sérieux et la transposer dans la vie de chacun, en fonction de sa situation, de ses choix, de ses possibilités, voire de ses charismes ?

            Entendons-nous bien, quand Paul écrit qu’évangéliser est une nécessité qui s’impose à lui, ne pensons pas qu’il méconnaisse le caractère libre de toute vocation. La vocation est un appel sans contrainte, mais à partir du moment où elle a été perçue, elle comporte un certain nombre d’exigences et appelle à la cohérence de toute la vie. On peut se rappeler Jérémie, qui voudrait se dérober à la mission qui l’accable, mais qui finit par accepter la volonté du Seigneur, ou encore Jonas, rattrapé par sa mission auprès des habitants de Ninive après avoir essayé de fuir vers l’horizon diamétralement opposé... Paul lui-même, sur le chemin de Damas a expérimenté cette force irrésistible qui a fait de lui un porteur de la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité. « Qui es-tu, Seigneur ? Je suis celui que tu persécutes... » C’est tout le mystère de la liberté de l’homme en face de Dieu qui est en jeu : il ne s’agit pas simplement de se conformer à une volonté supérieure et arbitraire, il s’agit de répondre à l’amour du Christ. Nous sommes dans un autre ordre de réalité. Qui pourrait faire prévaloir des droits personnels en face d’une telle gratuité de dons ? Comme le Christ a aimé Paul gratuitement, Paul aime les chrétiens gratuitement et se met gratuitement à leur service pour qu’à leur tour ils annoncent l’évangile et le traduisent en actes dans la vie quotidienne. Paul est très clair : »Si je le fais de moi-même, je mérite une récompense ; mais si je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. » En serrant le texte de plus près, on pourrait traduire « on me fait confiance pour la mission », littéralement pour la « gestion, l’administration de la maison. » Paul sait très bien que quel que soit le caractère grandiose de la mission, il se vérifie aussi dans les petits détails de la vie au jour le jour. Et c’est Paul, le citoyen romain si fier de sa condition d’homme libre, ne dépendant de personne sinon des lois qui s’imposent à tous, qui s’exprime ainsi !

            En fait, avoir reçu la mission de la part d’un autre permet à Paul d’expérimenter la vraie liberté, et il l’exprime de manière paradoxale : »Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous. » Non pas au sens où, tel une girouette il se plierait aux caprices de chacun selon le vent du moment, mais en étant attentif aux besoins réels de chacun, qu’il soit « faible » ou qu’il soit « fort », selon les termes employés dans les chapitres précédents de l’épître ; nous le savons bien encore aujourd’hui, dans nos communautés chrétiennes tous n’en sont pas au même point et tous ne réagissent pas de la même manière devant les mêmes événements ! Cette diversité est légitime et doit contribuer à construire une communauté ouverte à chacun et désireuse de vérifier sa propre cohérence par rapport à l’Évangile. Liberté intérieure, capacité d’adaptation, gratuité de l’amour, tels sont les grands principes qui tracent pour l’Église de tous les temps une voie ardue, mais lumineuse. En les accueillant et en les mettant en pratique, peut-être faisons-nous mentir le livre de Job, avec les quelques versets de la 1ère lecture, dans ses affirmations les plus pessimistes qui nous sont proposées aujourd’hui : oui, la vie de l’homme sur la terre peut être autre chose qu’une corvée, même si, nous le savons, un certain nombre de nos frères et sœurs en humanité, encore aujourd’hui, pour notre grande honte, seraient en droit de reprendre à leur compte ces cris de désespoir !

            La page de l’évangile lue aujourd’hui se situe encore, comme dimanche dernier, dans la première section du livret de Marc, décrivant le ministère de Jésus en Galilée, avant d’aborder quelques grandes controverses entre le maître et les scribes et pharisiens. Le passage lu aujourd’hui comporte trois épisodes, chacun évocateur d’une manière de Jésus de se situer dans sa mission. C’est d’abord la guérison de la belle-mère de Simon, qui se déroule dans une maison privée. Par les lettres de St Paul nous connaissons le rôle que joueront les maisons privées pour accueillir les rassemblements des premières communautés tant que l’Église devra se contenter d’une semi-clandestinité, avant la période de Constantin au 4ème siècle. Et la maison, l’appartement restent encore, de nos jours, des lieux privilégiés pour des rencontres de petites communautés qui se rassemblent pour lire ensemble l’Évangile et le rendre ainsi présent au cœur de la cité, d’une manière différente du rassemblement dominical à l’église, mais non moins significative.

            La guérison se déroule d’une manière très sobre, sans parole, avec simplement un geste qui évoque la résurrection : « il la fait lever. » La femme guérie se met alors à servir ses hôtes, et Marc emploie pour décrire ce service le verbe qui caractérisera ultérieurement le ministère du diacre. Dans l’Église, la vie quotidienne s’ordonne autour de ces deux pôles, la bienfaisance et le service. Nous en avons ici la présentation en raccourci. Deuxième épisode, c’est le soir et le décor change légèrement : on n’est plus dans l’intimité de la maison, c’est devant la porte que l’on amène à Jésus les malades et les possédés, tous ceux qui représentent l’humanité souffrante pour le salut de laquelle Jésus est venu. Ce qu’il a fait pour le possédé, dans la synagogue, (C’était dimanche dernier), ce qu’il a fait pour la belle-mère de Simon, dans la maison, Jésus le fait maintenant en public : Saint Marc tient à montrer ainsi une ouverture de son action bienfaisante, une sorte d’universalisation, même si Jésus impose le silence à ceux qu’il a guéris ou délivrés. Nous avons là une des présentations de ce que l’on appelle le « secret messianique chez St Marc. » Ce n’est qu’après le chemin de mort et de résurrection que le véritable sens de la vie de Jésus et son identité pourront être dévoilés et annoncés à tous par ceux qui accepteront de suivre ce chemin avec le Christ.

            La fin du texte (le troisième épisode) reprend sans ordre défini les différents motifs que nous avons repérés : Jésus a conscience de venir du Père, aussi passe-t-il la nuit en prière dans un endroit désert, en prenant bien garde de ne pas se donner en spectacle. Simon et les autres disciples partent à sa recherche et une fois qu’ils l’ont trouvé, c’est l’occasion pour le maître de les entrainer toujours plus loin, dans les fins fonds de la Galilée qui ont besoin eux aussi d’entendre la Bonne Nouvelle (l’expression « proclamer Évangile est répétée deux fois) et d’en observer les bienfaits. C’est évidemment pour nous une invitation à remplir notre vocation de disciples-missionnaires, comme je l’ai déjà rappelé au début, bien sûr dans les situations qui sont les nôtres aujourd’hui, mais en ayant conscience de l’urgence de la tâche, tout en nous défiant des succès trop faciles qui risqueraient d’être éphémères. Dévoilons peu à peu le visage du Christ à travers notre comportement, faisons-le découvrir sans l’enfermer dans des certitudes trop humaines, mais n’hésitons pas à témoigner qu’il comble toute notre existence. AMEN !

                                                                                                          Pierre Chollet