Père Chollet le 24 septembre 2017

23-24 septembre 2017. St Pierre 18 h. 30 et 10 h.30

 

            Pour bien entrer dans l’esprit de la liturgie de ce jour, et nous laisser convertir par elle, il faut accueillir et intérioriser l’affirmation du Seigneur transmise par Isaïe, « Mes pensées ne sont pas vos pensées et vos chemins ne sont pas mes chemins », dont le pendant dans l’évangile est la parole mystérieuse (ou très claire !) de Jésus : »les derniers seront premiers et les premiers seront derniers. » Peut-être sommes-nous déxarçonnés par ces affirmations quelque peu abruptes, nous qui pensons connaître le Seigneur depuis longtemps, nous qui avons l’habitude de ruminer sa parole et de le prier en toute confiance ? En fait, avec cette proclamation mise dans la bouche du Seigneur lui-même, Isaïe se situe dans la grande tradition prophétique qui s’efforce de garder l’équilibre entre deux affirmations qui peuvent sembler incompatibles et qu’il faut pourtant tenir ensemble : Dieu est un Dieu proche, animé d’un amour paternel voire maternel, un Dieu qui veut voir grandir et s’épanouir ses enfants, mais il est aussi le Créateur, celui qui n’a de compte à rendre à personne, celui qui est sans commune mesure avec ses créatures, sinon justement par le biais de l’amour qu’il leur porte pour les faire grandir et aller jusqu’au pardon des péchés.

            C’est le sens du refrain du psaume que nous avons chanté tout-à-l’heure : » Proche est le Seigneur de ceux qui l’invoquent. » On pourrait penser aussi au Psaume 103 : »Comme sont hauts les cieux par rapport à la terre, autant sa constance triomphe par rapport à ceux qui le révèrent, comme l’orient est éloigné de l’occident, autant il éloigne de nous nos révoltes ! » En effet, l’Écriture unit souvent la fragilité de la créature à la culpabilité du pécheur et nous invite à considérer les deux aspects de la misère humaine, faiblesse et péché, dans leur contraste avec les deux aspects de la transcendance divine, puissance et perfection. On pourrait dire que chez l’homme, tout est au niveau de la terre, tandis que chez Dieu tout est au niveau de la voûte céleste.

            Mais ce texte ne renferme pas seulement un simple constat : c’est un appel, un appel à la conversion. Si nous prenons conscience de la distance qu’il y a entre le Seigneur et nous, alors nous serons sensibles aux appels lancés par le prophète : »Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver...que le méchant abandonne son chemin ! » Invitation à la lucidité de l’examen de conscience, non pas pour sombrer dans une culpabilité stérile, mais pour nous laisser envahir par la tendresse de Dieu « qui montrera sa miséricorde, qui est riche en pardon. » La grâce de Dieu triomphe de nos ingratitudes (c’est-à-dire de notre incapacité à répondre par nous-mêmes à la tendresse de Dieu), elle pulvérise nos misérables ressentiments. Si un croyant du 6 ème siècle avant Jésus-Christ a pu le découvrir et l’exprimer avec une telle force, combien plus un croyant du 21 ème siècle disciple de Jésus est-il capable de le faire : c’est sur le visage du Fils mort et ressuscité que nous découvrons la sublimité de la sainteté et du pardon.

            Ce texte d’Isaïe, bien compris, va nous permettre d’aborder avec fruit la parabole dite des « ouvriers de la dernière heure », mais qu’il vaudrait sans doute mieux appeler la »parabole des appels incessants du Seigneur. » Elle se présente sous la forme d’une scène saisie sur le vif dans la campagne palestinienne. Le maître d’un domaine viticole a besoin de bras pour travailler dans sa vigne, et il s’adresse aux ouvriers rassemblés sur la place du village pour une embauche éventuelle. Ils se mettent d’accord sur le salaire de la journée et le propriétaire retourne trois fois embaucher d’autres ouvriers et enfin une dernière fois peu avant le coucher du soleil. Vient le moment de verser le salaire de chacun et c’est alors que la parabole prend toute sa portée : les derniers venus reçoivent la salaire convenu pour les ouvriers du matin, et ceux-ci, à leur grand désappointement, ne reçoivent pas davantage ! Aussi récriminent-ils amèrement devant ce qu’ils considèrent comme une injustice (on croirait entendre les murmures, c’est-à-dire en réalité les grondements des Hébreux dans le désert lorsque la nourriture ou l’eau risquent de venir à manquer ; je vous renvoie au livre de l’Exode ou à celui des Nombres.)

            Le maître –c’est-à-dire Dieu lui-même en fait- manifeste ainsi sa souveraine liberté. Dieu nous échappe radicalement. On peut commencer à posséder un être ou une chose si l’on est en mesure d’en donner une définition ; on peut enfermer un homme dans la logique d’un raisonnement ; on peut le lier avec une reconnaissance de dette ou tout simplement, mais sournoisement, en lui rendant service et en faisant de lui notre « obligé », comme l’on dit.

            Avec Dieu, rien de tel n’est possible. Qui peut enfermer Dieu dans une définition ? Qui peut totalement expliquer sa conduite ? Qui oserait prétendre faire de Dieu, d’une façon ou d’une autre, son débiteur ? C’est poussé par sa seule miséricorde et sans s’occuper de nos éventuelles bonnes œuvres (qui ne sont pas négligeables pour autant) que Dieu nous a donné son salut, c’est-à-dire le Sauveur Jésus. La foi consiste alors de notre part en une confiance absolue, une remise totale de nous-mêmes entre les mains du Seigneur, et ce n’est pas cependant un saut dans l’irrationnel ou l’absurde. Nous vivons cette foi au sein d’une communauté dans laquelle chacun peut témoigner à l’autre de son expérience de foi. Dans les cinq dynamiques qui constituent l’identité profonde de l’Église, cela correspond à la dimension de la fraternité et c’est déjà vécu par exemple au sein des petites communautés fraternelles de foi ; ce le sera aussi dans les différentes équipes de partage de la vie quotidienne que la paroisse va progressivement mettre en place cette année pour qu’un maximum de paroissiens expérimentent cette fraternité.

            Nous sommes donc invités à abandonner définitivement une lecture « comptable » de la parabole et à cesser d’y voir un modèle étrange de politique salariale. Ce que nous sommes invités à considérer, c’est la liberté du maître qui se réserve le droit de faire ce qu’il veut de son bien et qui, de fait, en use pour manifester sa bonté. Dieu est souverainement libre de ses dons. Mais il ne s’agit pas de caprice, comme on pourrait le penser d’un humain ; il s’agit d’une bonté qui est le comble de l’amour, ce qui est le nom même de Dieu. AMEN.

 

                                                                                              Pierre Chollet