Père Chollet le 1er octobre 2017

30 septembre-1er octobre 2017, St Pierre messes de 18 h. 30 et 11 h.

 

            C’est la saison des vendanges, et Jésus utilise à plusieurs reprises l’image de la vigne pour composer ses paraboles : dimanche dernier, celle des appels incessants du Seigneur, dimanche prochain celle des vignerons homicides, aujourd’hui celle des deux fils. Ce faisant, Jésus met en œuvre une image qui vient tout droit des prophètes du Premier Testament, celle du vignoble de prix choyé amoureusement par le vigneron. Mais Jésus ne se content pas de reprendre une image classique, qui devait plaire aux oreilles de ses auditeurs, il en fait l’occasion d’un enseignement renouvelé.

            Cette parabole propre à l’évangile selon St Matthieu souligne la montée de la polémique et de l’opposition à Jésus à la veille de la passion. Les disciples avaient entendu Jésus, ils avaient été les témoins de ses discussions parfois vives avec les chefs des prêtres et l’évangile nous a conservé l’écho de leurs souvenirs. Mais il y a plus. L’évangéliste écrit vers les années 80 de notre ère et il a derrière lui toute une expérience de la vie de la communauté chrétienne ; c’est en fonction de cette expérience et pour répondre aux besoins des communautés qu’il agence les matériaux de son texte. IL fallait en effet que les chrétiens de la fin du 1er siècle en arrivent à se demander auquel des deux fils ils s’identifiaient en vérité. Et à vrai dire, c’est la question que nous aussi nous aurons à nous poser en toute sincérité.

            Jésus mène la discussion avec une grande maîtrise ; après avoir introduit le problème par une question qui invite à réfléchir « Quel est votre avis ? », il nous oriente vers la conclusion par la formule solennelle qui introduit les enseignements importants : »Amen, je vous le déclare... » Rappelons que le mot « amen », transcrit directement de l’hébreu, renvoie à la solidité et à la certitude de la foi.

            Bien entendu, il ne faut pas aller trop vite dans la lecture de cette parabole et ne pas penser que nous pouvons automatiquement nous identifier à celui des deux fils qui finalement fait la volonté du Père, celui que nous identifions spontanément comme le « bon » fils. Notre vie, dans toutes ses dimensions, familiale, professionnelle, religieuse, que sais-je encore, est certainement plus complexe. Nous pouvons nous reconnaître tour à tour dans chacun des fils : parfois nous sommes tout feu tout flamme mais finalement notre activisme n’aboutit à rien, parfois nous renâclons et nous finissons quand même par accueillir la parole de Dieu et entrer dans une action conforme à sa volonté. Mais attention, il ne s’agit pas de rester à nous examiner. Le problème pour nous est de faire la volonté de Dieu et par conséquent d’abord de la discerner et d’y ajouter foi. Déjà, dans la meilleure tradition d’Israël, pour manifester la foi, c’est l’acte qui comptait, plus que les simples déclarations verbales.

            Reprenons donc la parabole. Nous avons compris maintenant que les deux fils représentent d’une part le groupe des chefs des prêtres et des anciens et d’autre part celui des publicains et des prostituées. Les premiers sont des modèles d’observance religieuse (voir les réflexions du pharisien dans la parabole du pharisien et du publicain chez St Luc), mais quand l’occasion se présente de faire véritablement la volonté de Dieu –c’est-à-dire dans le contexte, de reconnaître Jésus comme Messie -, ils en sont incapables. Les autres avaient mal commencé, mais le moment venu, ils ont su se repentir et se mettre au service de Dieu. C’est le renversement des situations dans le Royaume de Dieu, évoqué par bien des paroles évangéliques pour éveiller en nous la lucidité de l’esprit.

            Et Jésus insiste, solennellement comme je l’ai déjà signalé : cet enseignement n’est pas entièrement nouveau, il a déjà été donné, au péril de sa vie lui aussi par Jean le Baptiste dans ses appels à la conversion rapportés au début de l’Évangile. C’est également celui que nous trouvons dans le court passage d’Ézéchiel qui nous a été proposé dans la première lecture. Il peut nous paraître un peu trop simpliste, voire caricatural, en opposant trop facilement le juste qui commet le mal et le méchant qui se détourne de sa méchanceté, mais cette simplicité dans la description de la situation a le mérite de nous obliger à réfléchir sans entrer dans des arguties et des subtilités de raisonnement, et surtout sans jugement a priori. Nul ne peut se fier à un capital religieux qui lui garantirait le salut, mais Dieu accueillera toujours le repentir, c’est-à-dire la capacité à se remettre en cause et à lui faire totalement confiance.

            La foi doit être d’autant plus nécessairement l’affaire de toute la vie et donc se manifester concrètement qu’elle doit être porteuse de parole, selon ce que notre texte suggère. Jean le Baptiste, sans parler de Jésus lui-même, je vais y revenir, ne s’est pas contenté d’une vie de foi intérieure. Il a porté de fortes paroles, il a vécu en accomplissant la volonté du Père, provoquant ainsi ceux de son entourage qui étaient touchés à la conversion et à la vie selon la justice du Royaume. Si donc maintenant nos yeux et nos oreilles sont touchés par la prédication de Jean-Baptiste, à nous de trouver le chemin de conversion sur lequel nous engager.

            Mais attention, ne restons pas dans une perspective purement individualiste ; certes, personne ne peut se convertir à notre place, mais nous sommes invités à nous situer dans une communauté de croyants qui prennent soin les uns des autres. St Paul, dans l’épître aux Philippiens le dit en termes extrêmement forts : »Ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments, recherchez l’unité... » Il ne s’agit évidemment pas d’uniformité, nous ne serons jamais superposables les uns aux autres, nous ne sommes pas des clones qui incarneraient indifféremment les mêmes qualités humaines. D’ailleurs pour exhorter les Philippiens à cette unité dynamique, Paul met sous leurs yeux et sous les nôtres, l’image du Christ. Fondé, enraciné dans le Christ par le baptême, le chrétien doit avoir en lui les dispositions mêmes qui furent dans le Christ Jésus. Et c’est l’occasion pour Paul, en reprenant vraisemblablement le schéma d’une hymne liturgique antérieure, de tracer un portrait du Sauveur dans un puissant raccourci du mystère de l’incarnation. Un mouvement descendant d’abord, où le Christ est le sujet, puis une prodigieuse ascension dûe à l’initiative du Père caractérisent ce texte qui s’enracine également dans les chants du Serviteur du prophète Isaïe dont on sait qu’il jouent un grand rôle dans l’élaboration littéraire des récits de la passion.

            En assumant la condition humaine, le Christ Jésus nous a donné l’exemple de ce que doit être l’homme, un serviteur de Dieu. A l’encontre de l’humanité pécheresse, il a choisi la voie de l’humilité et de l’obéissance. Il a poussé le dépouillement jusqu’à l’acceptation de la Croix. Et, en glorifiant le Christ, Dieu nous révèle ce qu’il peut accomplir en ceux qui lui sont totalement disponibles. Le Christ humilié est devenu le Seigneur Jésus qui restaure l’unité spirituelle de l’homme déchiré et du monde divisé. En adoptant pour nous-mêmes les dispositions du Christ, nous chrétiens nous participons à cette réconciliation. Rendons gloire à Dieu le Père qui nous associe à une telle mission !     AMEN.

                                                                                              Pierre Chollet