Père Chollet 26 et 27 octobre 2019

L’enseignement sur la prière revient souvent dans l’évangile selon St Luc, dans de multiples contextes et sous des formes variées. La prière fait vraiment partie de la vie des hommes et des femmes que Jésus croise sur sa route. Pensons aux lépreux qui s’adressent à lui : »Seigneur, prends pitié de nous ! » ; pensons aux apôtres qui supplient Jésus : »Seigneur, augmente en nous la foi ! » ; pensons à la parabole du juge injuste qui finit par se laisser convaincre d’exaucer la requête de la plaignante et qui nous fait comprendre qu’il faut prier avec insistance, sans se lasser : Dieu est un bien meilleur auditeur que ce juge oublieux de son devoir d’état.

            Et l’on se rappelle que les disciples ont adressé cette demande à Jésus : » Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean l’a appris à ses disciples. » En réponse, Jésus transmet la prière qui est restée essentielle pour les chrétiens de toutes les Eglises, qui est chère au cœur de chacun d’entre nous, le Notre Père, cette prière que nous serons heureux de proclamer en union les uns avec les autres avant de communier au don que le Christ nous fait de son Corps et de son Sang dans le repas eucharistique.

            Jésus se révèle donc un maître de prière par sa propre attitude et par l’enseignement qu’il transmet, en particulier dans les paraboles. Nous en avons un exemple très significatif aujourd’hui. La prière fait partie intégrante de la vie des contemporains de Jésus et le Temple de Jérusalem et ses abords sont un des lieux privilégiés pour les fidèles d’exprimer leur relation au Seigneur, et deux hommes aussi différents et opposés qu’un pharisien et un publicain peuvent s’y retrouver. Mais attention, en raison de la composition volontairement simplifiée du récit de ne pas tomber dans la caricature. Le Pharisien, ce serait le bon pratiquant dont il faut dire du mal et le publicain, ce serait le pécheur-type préféré par Dieu ... Pour bien prendre la mesure de la parabole, il est important de dépasser les stéréotypes et de redécouvrir qui sont en réalité les pharisiens et les publicains si souvent mentionnés dans les quatre évangiles

            Les pharisiens ce sont des membres d’associations religieuses qui se proposent de conduire leurs adhérents à la perfection. Ils visent essentiellement à réaliser l’idéal de pureté qu’ils placent au centre de la loi mosaïque. Ils pensent former la véritable communauté messianique et se nomment les » séparés ». (A l’époque de Jésus, de ce point de vue, ils sont d’ailleurs concurrencés par les Esséniens réfugiés loin de Jérusalem, près de la Mer morte.) Le programme est séduisant ! Le pharisien de la parabole se garde de tout péché, il multiplie les bonnes œuvres, il se soumet à des sacrifices volontaires, jeûne et paie la dîme. Ila parié toute sa vie sur Dieu. N’est-ce pas magnifique ! C’est là paradoxalement que le bât blesse ! En réalité le pharisien en fait trop pour Dieu. Il trouve son assurance dans ses pratiques et considère que ses bonnes œuvres sont la source de son salut. Il gagne son ciel tout seul et n’attend plus rien de Dieu. Dieu n’est plus la source de son salut, juste un comptable habilité à enregistrer les mérites de l’homme sur les grands livres du ciel...

            Les publicains, quant à eux, sont dans les évangiles le type même du pécheur. Ce sont des collecteurs d’impôts, originaires du pays, à la manière des fermiers généraux de l’Ancien Régime en France. Ils avancent les sommes à l’Etat et se remboursent ensuite sur les contribuables avec des bénéfices dont l’importance est fonction de l’élasticité de leur conscience. Autant dire qu’ils étaient considérés comme des collaborateurs particulièrement méprisables et détestés de tous. Ils ne peuvent attendre aucune indulgence de la part des hommes, peuvent-ils attendre quelque chose de Dieu ? A cette question les contemporains répondaient par la négative ; en revanche Jésus leur ouvre largement sa main et se laisse volontiers inviter à leur table, car pour lui ce sont les pauvres, les malades pour lesquels il est spécialement partager notre existence humaine : »Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades... »

            La prière du publicain révèle l’attitude que Dieu attend du pécheur pour lui pardonner. IL se tient à distance, n’ose pas lever les yeux au ciel, se frappe la poitrine. Il sait qu’il dépend complètement de Dieu seul et met sa confiance en lui. La leçon qui se dégage est celle que St Paul développera inlassablement : ce n’est pas l’homme qui se justifie, c’est Dieu qui déclare juste (Je vous renvoie à l’épître aux Romains que nous méditons actuellement lors des messe de semaine). Le pharisien croit être sauvé par ses œuvres, ses mérites, ses vertus, il oublie sa condition de pécheur qui a d’abord besoin d’être justifié par Dieu.

            La sentence finale : »Qui s’abaisse sera élevé... », nous l’avons déjà rencontrée lors de la parabole des invités au festin qui veulent s’approprier les meilleures places. Elle est parallèle à la conclusion de la parabole du juge inique de dimanche dernier et comme elle, vise la fin des temps. C’est lors du jugement que celui qui a mis sa confiance en Dieu seul, qui s’est abaissé, recevra le don du Royaume. Mais ce Royaume est déjà parmi nous ! Autant dire que c’est dès aujourd’hui que le pauvre, le pécheur est justifié !

            Il était déjà question de la justice divine dans les textes du premier Testament, et l’image du juge, empruntée à la société des hommes, à côté de celles du roi ou du berger, est une de celles qui servent à tenter de faire comprendre comment Dieu se comporte avec ses créatures. Pourquoi cette image ? Essentiellement parce que Dieu qui a promulgué sa loi en la transmettant à Moïse se fait aussi le juge de qui l’observe ou la transgresse.

Dieu se réserve de juger l’univers et le Christ endossera ce rôle, en particulier dans la grande fresque dite du jugement dernier au chapitre 25 de St Matthieu.

            Dieu est un juge juste et impartial. En rappelant ces traits de la justice divine, l’auteur envoie évidemment un avertissement aux juges de la terre qui doivent eux aussi mettre en œuvre les mêmes qualités : Dieu est un juge qui ne fait pas de différence entre les hommes, et cette attitude n’est pas toujours facile à tenir dans une société entachée de toutes sortes de discriminations, mais la leçon est claire. Comme de nos jours encore, il pouvait arriver que des catégories de gens soient en raison de leur condition sociale, exposés aux exactions des puissants et des avides. Ceux que refoulent ou bafouent les tribunaux humains, Dieu les adopte comme clients : »Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé... », l’orphelin et la veuve sont l’objet de toute son attention. Les psaumes, en particulier le repèrent en mainte occasion.

            Mais le texte de Sirac ne se contente pas de ce rappel d’une qualité essentielle de notre Dieu, il anticipe aussi au moins en partie la parabole de l’évangile : « la prière du pauvre traverse les nuées ». Dans notre texte, le pauvre, c’est celui dont le service est agréable à Dieu et celui qui persévère dans sa prière. Dans l’évangile, c’est, nous l’avons vu, celui qui se dépossède de lui-même et attend tout de son Seigneur ; paradoxalement, c’est le publicain honni qui est devenu la figure du pauvre ! Mais comme le chante le psaume, « Dieu est proche du cœur brisé, il sauve l’esprit abattu ».

            Au soir de sa vie, Paul se présente justement comme un pauvre. Il est abandonné de tous, mais c’est le Seigneur qui l’a assisté. Loin de s’abandonner au désespoir de la solitude, il manifeste une confiance inébranlable parce qu’elle ne repose pas sur des assurances humaines, mais sur la force de Dieu. Sommes-nous prêts à faire nôtre cette profession de foi de St Paul qui sait que l’essentiel dans sa vie a été la proclamation de l’Evangile à toutes les nations grâce à la force que Dieu lui a communiquée ? C’est bien dans cet esprit que nous devons être alors que démarrent les différents projets d’évangélisation choisis par la paroisse. Laissons-nous remplir de force par le Seigneur et que sa gloire se répande sur tout l’univers !

                                                                                                          Pierre Chollet