29 février 2020. Le sens du Carême et les lectures du 1er dimanche.

 

1) Le sens du Carême.

            Le Carême a toujours été un temps fort dans la vie de l’Eglise en général et dans celle de chaque communauté en particulier. Certes du point de vue sociétal, la période du Carême est largement occultée aujourd’hui  dans les média par la publicité donnée aux rites particuliers du Ramadan musulman : mais si en Orient le temps du Carême garde toute sa spécificité, l’Eglise, en Occident, reprend conscience du caractère privilégié de ce temps liturgique. On  redécouvre de plus en plus le caractère communautaire de cette préparation à Pâques : il suffit de lire la fiche consacrée aux propositions de la paroisse : conférences, échanges, temps de prière, temps de partage et bien d’autres initiatives viennent nourrir ces quelques semaines. Chacun y trouvera certainement ce qui lui est nécessaire. Au plan de l’Eglise diocésaine, rappelons le grand événement que constitue, le 1er dimanche de Carême, l’appel décisif des catéchumènes par l’évêque, en vue de leur baptême au cours de la nuit pascale.

            Le Carême, en effet, est une lente ascension vers les fêtes pascales et, au fil des siècles, la préparation à Pâques a gagné en longueur, au point de devenir le pendant de la cinquantaine pascale qui va de Pâques à la Pentecôte : on a d’abord fêté, par un jeûne rigoureux le Triduum (vendredi-samedi-dimanche, puis la préparation s’est étendue à toute la semaine précédant Pâques, appelée semaine de la Passion, au cours de laquelle les différents évangiles de la Passion étaient proclamés. Puis on a consacré trois semaines à cette préparation en y lisant l’évangile selon St Jean. C’est au 4ème siècle, avec la paix accordée à l’Eglise que c’est établi le Carême proprement dit (c’est le sens du mot) de quarante jours (du mercredi des Cendres à la messe du Jeudi saint) rappelant les quarante jours de Jésus au désert et les quarante ans d’errance du peuple de Dieu avant l’entrée dans la terre de la promesse. Ultérieurement, la piété des fidèles avait rajouté en amont les semaines de la quinquagésime, de la sexagésime et de la septuagésime qui ont été supprimées par la réforme liturgique du Concile Vatican II.

 

2) Les lectures dominicales.

            Cinq dimanches précèdent la Semaine sainte qui commence avec les Rameaux. Au cours du cycle des trois années, quarante-cinq textes bibliques sont proclamés, chaque année en proposant quinze.

            Les évangiles des deux premiers dimanche sont centrés sur la personne du Christ : jeûne et tentation au désert, transfiguration, selon les trois synoptiques. Les trois autres dimanches préparent plus immédiatement au baptême ou à la profession de foi de la nuit pascale : Jésus promet l’eau vive à la femme de Samarie, il amène l’aveugle-né à la lumière, il rend la vie à Lazare. Chacun de ces trois grands évangiles marque le formulaire de la messe du jour avec des oraisons et des préfaces spécifiques. Ces évangiles doivent être lus l’année A et peuvent être repris les deux autres années s’il y a des catéchumènes. Cependant, l’année B propose des textes centrés sur la croix et la glorification du Christ selon St Jean et l’année C, avec St Luc, invite à reconnaître la miséricorde de Dieu et à l’accueillir.

             Les lectures de l’Ancien Testament forment chaque année un ensemble permettant de revivre le cheminement du peuple de Dieu. cinq moments caractéristiques sont évoqués : l’alliance originelle, l’élection d’ Abraham, l’activité de Moïse, la Terre de la promesse et l’Exil, les prophètes et l’annonce de la nouvelle alliance. Cette marche du peuple de Dieu est le signe de la marche des hommes à la rencontre du Sauveur.

            Les deuxièmes lectures ont été choisies soit pour prolonger les message de l’Ancien Testament et en montrer la véritable portée, soit pour préparer à l’écoute de l’évangile, et certains dimanches, une dominante s’impose à travers tout le formulaire : premier dimanche, succomber à la tentation ou en triompher ; troisième dimanche de l’année A : l’eau qui fait vivre. On pourra donc, si on le désire, selon l’année, accentuer tel ou tel aspect du Carême : lui donner une option résolument baptismale, en vue des baptêmes de la nuit pascale à venir ; majorer l’aspect pénitentiel, particulièrement l’année C qui propose des textes qui invitent à la conversion et à l’accueil du pardon ; s’attacher à la découverte de la personne du Christ : les textes de l’année B s’y prêtent tout particulièrement et permettent à l’Eglise de s’engager devant Dieu à la suite du Christ. On peut encore centrer l’attention des chrétiens sur la relation entre Dieu et son peuple, telle qu’elle apparaît dans les premières lectures : on voit la richesse de ces différentes orientations qui dépassent de loin la simple dimension de privation à laquelle on est parfois tenté de réduire la Carême chrétien !

            Pour les messes de semaine, la liturgie de la Parole est également très riche : les grands thèmes du Carême – exigence de charité, de la prière, du pardon, du service, de l’humilité, etc,- sont illustrés tour à tour. Les deux dernières semaines, avec la lecture discontinue des chapitres 4 à 11 de St Jean, l’attention se centre sur le Christ.

 

3) Le premier dimanche de Carême.

            Chaque année, on lit, le 1er dimanche de Carême, l’un des récits synoptiques des tentations de Jésus au désert. Le caractère étrange de ces récits peut dérouter le lecteur. Il faut savoir que la littérature de cette époque, y compris des ouvrages comme le 2ème livre des Maccabées, qui figure parmi les deutérocanoniques de l’Ancien Testament, n’hésite pas à faire intervenir le merveilleux : les déplacements aériens n’étonnaient personne ! Il s’agit donc de redécouvrir ces trois récits dans leur diversité, même si je m’attacherai surtout au texte de St Matthieu lu l’année A. Le tableau synoptique que vous avez sous les yeux vous facilitera la compréhension. Du seul fait de sa place au début du ministère de Jésus, on pressent que cet épisode a une importance particulière. Il est la clé de la mission de Jésus. Vrai Fils de Dieu, il a triomphé de la tentation là où Israël avait succombé. Son attitude reste dès lors un modèle pour les croyants. Jésus a été vainqueur de Satan dès le premier affrontement. Cette victoire décisive est donc derrière nous, et derrière tout le ministère de Jésus. Tout ce que nous lirons ensuite dans les évangiles s’en trouve éclairé. Cette expérience inaugurale (après le baptême) est une promesse pour le peuple des derniers temps appelé à entrer avec lui dans le Royaume.

            Mais tout d’abord un bref coup d’œil sur les deux premières lectures : La Genèse nous place d’emblée devant l’énigme du péché et de son entrée dans le monde. Cette réflexion de type sapientiel n’a pas, malgré sa gravité, un caractère tragique ; elle nous oriente plutôt vers l’espérance. Dieu aura le dernier mot ! La lettre aux Romains nous rappelle, en termes vigoureux, l’extraordinaire solidarité humaine qui, viciée par la faute de l’homme, va retrouver en  Jésus-Christ sa véritable vocation en vue de la vie éternelle. Dès lors, l’histoire des hommes peut être lue comme une histoire sainte en marche vers Dieu.

            Nous avons donc trois récits des tentations de Jésus placés au début de son ministère. Comme souvent en pareil cas, nous en gardons un souvenir synthétique où il est question de montagne, de solitude, de faim, de diable, sans forcément prêter attention aux détails caractéristiques de chacun. Quand on consulte le tableau synoptique que vous avez sous les yeux, on est immédiatement frappé par l’extrême sobriété du récit de Marc et par l’ampleur parallèle de Matthieu et de Luc (rappelons que Jean ne connaît pas de récit des tentations en tant que tel) ; on voit également tout de suite que l’ordre des deuxième et troisième tentations est  inversé : l’épreuve subie par Jésus à Jérusalem qui venait en second lieu chez St Matthieu se trouve être la dernière chez St Luc.

            Un premier coup d’oeil fait également percevoir que, chez les trois synoptiques,  le récit des tentations vient immédiatement après celui du baptême et de la théophanie où intervient la voix céleste qui le désigne comme Fils de Dieu. Luc, toutefois, intercale entre les deux sa généalogie, originale par rapport à celle de Matthieu située elle en début du texte de l’évangile. Marc ne comporte pas de généalogie. Pour les trois évangiles, le récit des tentations précède immédiatement le retour de Jésus en Galilée et le début du ministère public où va se poursuivre et même s’accentuer la lutte contre le mal.

            Comme on le voit sur le tableau, la notice de Marc est extrêmement brève ; elle comporte trois éléments : Jésus est conduit au désert ; il est soumis à la tentation ; les anges le servent. Les récits de Matthieu et de Luc vont reprendre ces éléments et les étoffer et les illustrer pour mieux faire comprendre l’objet des tentations et par conséquent nous interpeller personnellement.

            L’objet de la première tentation est de mettre en doute la qualité de Fils de Dieu reconnue à jésus lors de son baptême. Il va donc être question de signes qui permettraient à Jésus de vérifier ce titre. La proposition de Satan : »Dis que ces pierres deviennent des pains » répond à la faim concrète qu’éprouve Jésus au bout de quarante jours de jeûne. Il y a aussi une allusion claire au séjour d’Israël dans le désert, lorsque le peuple entier cherchait sa nourriture. La citation-réponse de Jésus est empruntée au Deutéronome 8, 2-5 selon la Septante. Il s’agit de l’exhortation faite à Israël de se souvenir de l’éducation que Dieu lui a donnée, comme à son propre fils, lorsqu’en le conduisant au désert, il lui faisait faire l’expérience de la grâce divine signifiée par la manne et celle de la tentation. La citation, plus longue chez Matthieu que chez Luc, marque bien l’intérêt que le premier évangéliste porte à la Parole de Dieu. Jésus apparaît comme le véritable « pauvre en esprit » qui vit de la Parole et de la grâce dont il a jusqu’ici dépendu au désert. C’est la première leçon apprise par Jésus durant ces quarante jours et ces quarante nuits comme Israël a été aussi appelé à l’apprendre durant l’errance de l’exode. On verra ultérieurement en Mat. 6, 11 comment Jésus demande de formuler la demande du pain quotidien au Père.

             La deuxième tentation met encore en doute la qualité de Fils de Dieu décernée à Jésus. On remarquera tout d’abord que le Diable fait opérer un déplacement à Jésus (voir plus haut). Il l’emmène « dans la ville sainte et le place sur le faîte du Temple ». Jérusalem sera ainsi qualifiée de nouveau en Mat. 27, 53 au moment de la mort de Jésus, ce qui évoque bien une atmosphère eschatologique, et la citation du psaume 90/91  est sans doute motivée par les attentes populaires concernant les grands signes messianiques des derniers jours, où les anges devaient jouer un rôle spectaculaire. (Voir les différentes apocalypses). Cette fois, c’est le tentateur qui utilise l’Ecriture, pour faire pièce à la réponse précédente de Jésus. C’est l’interprétation de l’Ecriture qui est en jeu ! Face à la méthode dévoyée utilisée par le tentateur, Jésus répond en juif averti de la lecture saine des textes. A l’interprétation fondamentaliste et littéraliste du texte, Jésus oppose l’interprétation équilibrée que permet la connaissance de l’ensemble de la tradition scripturaire. A un texte extrait de son contexte selon une méthode habituelle, Jésus oppose un autre texte plus fondamental où la volonté du Seigneur apparaît encore plus clairement. C’est le procédé qu’emploiera constamment Jésus enseignant (voir par ex. Mat.18, 4-8 ou 22, 29-33, etc). On peut dire que c’est comme rabbin que Jésus triomphe ici du diable qui avait eu le pouvoir redoutable de l’emmener dans la ville sainte, lieu des derniers combats de la fin. En définitive, c’est la parole qui a le dessus.

            La troisième tentation succède logiquement aux deux premières : deux fois, Jésus a été attaqué dans son privilège de Fils : sa propre parole ne peut-elle lui permettre de se nourrir ? La Parole de Dieu à laquelle il fait appel ne peut-elle lui permettre de décider de son destin messianique ? C’est concernant la personne de Dieu lui-même que  Jésus va maintenant être tenté. Jésus est à nouveau transporté, cette fois-ci sur une « très haute montagne » afin de  voir » tous les royaumes du monde », ce qui convient bien au rabbi qui vient de manifester son autorité comme un nouveau Moïse. (On se rappellera que sur le mont Nébo, en Transjordanie où  Moïse est monté pour y mourir, Dieu « lui fit voir tout le pays » (Dt 34, 1) La question concerne la personne du Seigneur Dieu qui a été nommé au v. 7 : en demandant à Jésus de tomber à se pieds et de se prosterner devant lui,  Satan veut se faire reconnaître comme le Seigneur de l’univers. Mais Jésus n’a qu’un seul Seigneur et c’est ce qui autorise son usage de l’Ecriture et lui permet de démasquer le diable appelé cette fois par son nom « Satan » et donc réduit à l’impuissance. La véritable adoration filiale, opposée à l’adoration sacrilège qui aurait fait de Jésus Messie le fils de Satan est l’aboutissement du débat commencé avec la première tentation.

             Le lecteur de Matthieu sait maintenant que celui dont le ministère public va commencer révèle sa filiation divine dans un enseignement qui portera sur les priorités de la vie quotidienne (le pain) : pensons, comme je l’ai déjà signalé, à la transmission du Notre Père et aux multiplications des pains, sans oublier l’institution de l’eucharistie ; le sens de la Loi (à ne jamais abstraire de son contexte : pensons aux multiples controverses avec les scribes et autres docteurs de la loi dont est tissé l’évangile) et sur la personne du Seigneur Dieu. Le lecteur est appelé du même coup à discerner cette filiation et la volonté du Seigneur dans l’autorité unique des paroles qui vont suivre, comme à démasquer inlassablement Satan derrière tout ce qui conteste cette autorité du Fils soumis à son Père. C’est ainsi que l’exclamation « retire-toi, Satan » annonce et explique d’avance sa réitération à Pierre en 16, 23.

            Remarquons brièvement que dans la rédaction lucanienne, les deuxième et troisième tentations sont inversées. Luc tient à terminer l’épisode à Jérusalem, dont le nom historique est mentionné, car c’est le lieu de la Passion, puis de la naissance de la communauté chrétienne et donc le centre théologique du drame salutaire accompli par l’obéissance du Christ jusqu’à la  mort, son rejet par les siens et sa résurrection par le Père.

 

4) Conclusion.

             La typologie d’Israël au désert sert bien d‘abord à éclairer la personne de Jésus comme vrai fils de Dieu. Mais elle sert aussi à inviter les chrétiens à se savoir participants d’un nouveau peuple de fils fidèles baptisés à l’image de leur Seigneur et, comme lui, conduits par l’Esprit. Certes, ils ne seront pas forcément tentés de la même manière que nous le rapporte ce récit et ils ne sont pas non plus appelés à citer constamment l’Ecriture pour éviter de trébucher. Encore qu’il soit bon d’en être nourri intimement !

            Dans la mise à l’épreuve du Fils de Dieu se dessine donc le chemin à venir de l’Eglise du Fils : issue avec lui d’un baptême qui ouvre un nouvel Exode, elle doit se rappeler quelles tentations Jésus a déjà vaincues pour elle  et refuser en particulier de se prévaloir de tout autre pouvoir que celui de Dieu, c’est-à-dire se garder de toute forme d’idolâtrie : l’Ecriture est là pour nous éclairer et nous remettre sur la voie.